Doux ou la faillite des usines à poulet

Dans la série agroalimentaire après le beurre et le lait, je vous emmène aujourd’hui dans le monde du poulet. Inutile de vous dire que j’adore le poulet. « Encore du poulet », je l’ai entendu maintes fois en revenant triomphant du marché avec une volaille fraîchement rôtie. Je vous invite à découvrir l’histoire du groupe Doux leader français de la volaille qui fait une nouvelle fois la une de l’actualité en raison de ses difficultés financières. Doux c’est l’histoire d’une superbe réussite industrielle qui s’est transformée en fiasco sous les coups de boutoirs de la mondialisation. C’est aussi l’histoire d’une entreprise initialement visionnaire et qui n’a pas vu le monde changer.

Doux est une entreprise bretonne qui prend son essor après guerre. L’heure est au développement de la consommation de masse. La famille Doux fait le pari de la volaille pour tous en France mais aussi dans le monde entier. Pour démocratiser la volaille, il faut que les gens puissent se la payer et donc produire du poulet pas cher. Doux et ses confrères vont donc se lancer dans l’industrialisation à outrance de la production du poulet. Le succès est au rendez-vous. La consommation de volaille en France passe de 6kg par an et par habitant en 1950, à 14kg en 1970 et 22kg en 1990.

Entre-temps, le poulet est devenu un véritable produit industriel. La course à la productivité commence dans les années 60 avec l’arrivée chez Doux de la première machine à plumer mécanique capable de « déflorer » 100 poulets par heure. Toujours dans les années 1960, la société Doux travaille collabore avec l’Institut de Sélection Animale (ISA) afin de retenir les meilleures souches de poule en fonction de leurs attributs physiologiques. Durant cette même période, la société achète ses premières machines de congélation et initie le développement d’un commerce de volailles congelées vers les Pays Arabes. Progressivement ce sont toutes les étapes de la fabrication d’un poulet qui sont intégrées et optimisées. On passe de l’élevage à la fabrication du poulet. Dans les usines Doux, on fabrique des poulets à la chaîne comme d’autres fabriquent des voitures. Je vous en épargne le détail des différentes étapes du process (incubation, couvoir, éclosoir…). Les images extraites du film « We feed the world » qui le décortiquent sont assez ahurissantes.

Nous voici maintenant dans les années 90. Le groupe Doux est devenu un géant florissant de la volaille produisant plusieurs centaines de millions de poulets pour un chiffre d’affaires dépassant le milliard d’€ s’appuyant sur un réseau de 3000 aviculteurs. L’essentiel de ces poulets sont destinés à l’exportation sur le marché mondialisé en plein essor. Les exportations de Doux représentent près de 30% de l’activité du port de Brest notamment vers l’Arabie Saoudite. Le marché chinois commence à s’ouvrir.

C’est à ce moment-là que les malheurs du groupe Doux vont commencer. Le poulet s’est en effet transformé en un produit mondialisé et banalisé (ce qu’on appelle une commodité). Pour survivre sur ce type de marché, il faut arriver à produire un standard au coût le plus bas. Pour cela les industriels de tous les secteurs mettent en place classiquement deux stratégies : une stratégie dite prix/volume consistant à produire le plus possible pour faire un maximum d’économies d’échelle, une stratégie dite d’intégration verticale afin d’avoir un accès aux matières premières le plus compétitif possible. En bon industriel, c’est ce qu’a fait Doux en Bretagne en construisant des méga-abattoirs et en concluant d’étroits partenariats avec les céréaliers (65% du coût d’un poulet).

Mais à ce jeu, Doux a trouvé son maître avec ses concurrents brésiliens. Dans ce pays immense, rien ne les arrête en termes de gigantisme et ils s’appuient une filière céréalière extrêmement performante. Les accords du GATT de 1994 libéralisant le marché mondial du poulet et limitant les subventions européennes portent donc un coup dur à Doux face au poulet sud-américain. Fidèle à sa stratégie d’industrialisation, Doux décide de délocaliser massivement au Brésil en rachetant Frangosul un autre géant du poulet. Mais Doux se fait plumer par les brésiliens. Appartenant à un groupe étranger, Doux Frangosul ne peut bénéficier des aides d’état. L’aventure brésilienne se transforme en gouffre financier.

La grippe aviaire porte le coup de grâce au modèle Doux. Elle touche de plein fouet la filière et installe après la vache folle dans l’opinion publique la méfiance pour les dérives productivistes de l’agriculture. Les consommateurs français se tournent massivement vers les poulets à label ou les poulets élevés en plein air. J’ai retrouvé une interview à Libération des dirigeants de Doux de 1996. Tous les ingrédients du futur désastre y sont présents avec notamment ces 2 phrases terribles. À propos des poules élevées en plein air : « Il faut qu’on arrête de nous bassiner avec ces sornettes. La poule a horreur de la flotte et même dans les productions label où les volailles ont un parcours extérieur, on les rentre quand il pleut pour éviter qu’elles n’attrapent des maladies!» et sur les labels « Le label, c’est un créneau parmi d’autres mais qui n’intéresse guère que les Français ». Les poulets de Loué et autres poulets élevés en plein air prospèrent et Doux s’effondre.

http://www.liberation.fr/futurs/1996/11/27/la-breve-histoire-d-un-poulet-standardpremier-producteur-europeen-doux-revendique-sa-methode-industr_187362

Placé en redressement judiciaire en 2012, il va depuis de restructuration en restructuration avec un bain de sang social. Son dernier propriétaire la coopérative Terrena s’apprête à mettre Doux en liquidation judiciaire. Aujourd’hui un nième plan tente de sauver la filière avicole française. 50% des poulets consommés en France sont désormais importés. Doux a perdu la bataille du poulet low cost. Les vautours tournent autour de l’entreprise comme ce nouveau roi oligarque ukrainien du poulet. Quant à moi, je ressors transformé de cette plongée dans l’aviculture. Ne me demandez pas de choisir entre l’aile ou la cuisse. Mais j’en consommerai moins à l’avenir et avec une vraie attention sur leur origine. Bientôt un poulet « c’est qui le patron ».

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