Un hussard jette l’éponge

La défiance des français à l’égard des hommes politique est croissante. Une seule fonction échappe à l’opprobre générale : les maires. Nos concitoyens sont bien conscients du travail de proximité fait par ces élus de terrain avec engagement et dévouement. J’ai donc été interpellé par la fracassante annonce du maire de Sevran d’abandon de son mandat après 17 ans de bons et loyaux services.

Stéphane Gatignon fut longtemps un hussard rouge du 93. Fils du maire-adjoint communiste d’Argenteuil, il rejoint tout naturellement les jeunesses communistes à l’âge de 15 ans. Après ses études, il se lance dans la politique et est élu à 31 ans maire de Sevran en 2001 sous l’étiquette du PCF. Sevran est une ville de 50.000 habitants de Seine Saint-Denis (alias 93) située entre Villepinte et Aulnay-sous-Bois dont la population a explosé dans les années 70 avec une forte immigration d’origine africaine. Sevran est l’une des communes les pauvres d’Ile de France. 36 % des résidents sont considérés comme en dessous du seuil de pauvreté, alors que la moyenne nationale en France est de 12 %. Environ 75 % des habitants de Sevran habitent dans des logements subventionnés. Plus de la moitié des habitants sont d’origine algérienne, marocaine ou d’Afrique subsaharienne. Banlieue ouvrière, Sevran a longtemps abrité deux grosses usines Kodak et Westinghouse aujourd’hui fermées.

Pour être maire de Sevran, deux expressions me viennent à l’esprit : il faut avoir la foi ou il faut être un moine soldat. Je les reconnais un peu paradoxales pour un maire ex-communiste mais elles caractérisent bien le personnage. En 2011, face aux affrontements entre bandes rivales pour le trafic de drogue, il demande qu’on lui envoie « des casques bleus comme force d’interposition ». Il se flatte depuis en s’attaquant frontalement au problème d’avoir fait massivement reculer les ventes de drogue. En 2012, il fait une grève de la faim pour réclamer des crédits supplémentaires pour sa ville. Il obtient gain de cause et regagne sa mairie en héros. Sa ville est à la pointe du programme de rénovation urbaine avec plus de 7000 logements concernés. Il est d’ailleurs confortablement réélu à chaque élection malgré la tentative de parachutage de Clémentine Autain en 2014.

Mais Sevran est rattrapé par le communautarisme et gangrené par la radicalisation islamique. En 2017, Gilles Kepel lui décerne le titre de « Molenbeek français « . Stéphane Gatignon assiste impuissant à cette montée du religieux : « Aujourd’hui, dans ma ville, tous les lieux de culte sont pleins : les mosquées, mais aussi les églises, et pas seulement évangéliques, les lieux de culte hindouistes, bouddhistes, mais aussi les sectes… Ce n’était pas le cas il y a dix-sept ans. Le religieux redonne un sens face à l’absence de règles et à la précarité, et s’accompagne pour certains d’un fort conservatisme, sur la place des femmes, le rôle de la famille. », constat terrible pour lui que ce retour en force de l’opium du peuple.

Stéphane Gatignon a cru en Emmanuel Macron malgré son libéralisme séduit par la possibilité du renouveau. Il lui apporte publiquement son soutien voyant en lui « l’ambassadeur d’une société ouverte contre celle fermée et repliée sur elle même de l’ethnicisation ». Il s’attire les foudres de ses anciens amis qui lui reprochent un pacte avec le diable ex banquier de chez Rotschild, incarnation du grand capital. Un an après, la désillusion est grande alors il jette l’éponge. Il faut dire que les technocrates macroniens viennent plus de la Rive Gauche que du 93. Il étrille le ministre de la cohésion des territoires Jacques Mézard qui recevant des maires de banlieue « semblait plus intéressé par son chien que par ce que disaient les maires de banlieue devant lui. » Il ajoute « Julien Denormandie est brillant, il veut bosser, mais […] le terrain, il ne sait pas ce que c’est. L’appareil se bureaucratise. »

Stéphane Gatignon a démissionné. Coup de fatigue ou coup de communication. Coup de colère ou coup d’éclat. Reviendra-t’il? Impossible de le dire avec ce fort caractère parfois excessif et habitué des rapports de force. Il n’empêche que la charge est rude et constitue un sérieux mais sans doute utile avertissement pour Emmanuel Macron. Le gouvernement des philosophes prôné par Platon ou plus récemment les gouvernements des experts ont souvent échoué par leur déconnexion avec le terrain. Emmanuel Macron sait lui se confronter à la réalité du terrain. Saura-t’il y entraîner son équipe?

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