Ultra trail

En écho à la série écrite l’an dernier sur  runners, un excellent article du Monde sur l’Ultra Trail : 

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/09/10/l-ultra-trail-est-l-avatar-d-une-societe-de-la-performance_5183522_3232.html
Par Florence Soulé-Bourneton, anthropologue, et Sébastien Stumpp, sociologue

TRIBUNE. Début septembre s’est déroulée la quinzième édition de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Présentée comme le « Graal des trailers » (Le Monde du 4 septembre) en raison de sa difficulté (171 km, 10 300 m de dénivelé positif), cette course est, depuis quelques années, victime de son succès, obligeant ses organisateurs à instaurer un double système de courses qualificatives et de tirage au sort.

Cet engouement doit beaucoup aux marques de matériel outdoor (Salomon, The North Face…) qui ont su exploiter le mouvement d’« écologisation » du sport. L’explication économique apparaît cependant insuffisante. L’essor de l’ultra-trail est aussi à mettre en lien avec l’imposition progressive dans notre société de la notion de compétence, qui met systématiquement en balance la maîtrise d’un haut niveau de performance (le « savoir-faire ») et la mise en scène d’un ensemble d’attitudes « authentiques » (le « savoir-être »).

« Savoir-faire »

D’un côté, le développement de l’ultra-trail reflète les valeurs phares d’une société qui enjoint à l’individu de posséder des qualités de réactivité, d’autonomie et d’adaptabilité, d’évaluer et d’optimiser ses ressources physiques et cognitives pour produire la meilleure performance. De fait, ces attentes entrent particulièrement bien en résonance avec les dispositions mentales et corporelles de coureurs principalement issus des classes moyennes diplômées.

Equipé de sa montre connectée, l’ultra-trailer peut apprécier en temps réel sa vitesse, sa fréquence cardiaque, son dénivelé, sa dépense de calories, autant de paramètres qui lui donnent l’intime conviction d’avoir prise sur sa performance et de pouvoir jongler avec les incertitudes du milieu.

En mettant ses capacités cognitives au service de sa pratique, il entend ainsi prendre ses distances avec la vulgate sportive, celle des athlètes qui enchaînent les tours de stade sous l’œil avisé d’un entraîneur. Se joue ici un enjeu majeur de distinction pour l’ultra-trailer entre la dimension savante et autogérée de sa pratique, caractéristique d’une société de la connaissance dont il est le produit, et celle considérée comme profane du pratiquant sur piste, qui se contenterait d’appliquer des process d’entraînement.

« Savoir-être »

Si les modèles performatif et technologique irradient la pratique, ses aficionados contestent pourtant toute accointance avec la société de la concurrence et de la consommation. Pour ce faire, ils développent, consciemment ou non, un ensemble d’attitudes permettant d’assimiler leur activité à un « îlot de pureté » sur lequel la société marchande n’aurait pas de prise.

Les coureurs décrivent l’ultra-trail comme une expérience intérieure à la fois apaisée et déconnectée des réalités quotidiennes. La finalité performative de l’activité est donc déniée au profit d’une entreprise jugée plus légitime consistant à prendre conscience de soi et à s’éprouver. Cette recherche d’harmonie intérieure donne en continuité toute légitimité à une rhétorique de purification de l’âme par le contact prolongé avec la nature, que l’on songe à l’intérêt suscité chez les ultra-trailers par la nourriture bio ou les régimes végétariens.

Au demeurant, ce souci de soi n’est pas jugé incompatible avec une rencontre de l’autre. Réfutant toute logique d’opposition, les coureurs exaltent l’ambiance de fête, les rencontres et le partage. Cette forme de sociabilité, qui valorise les qualités d’empathie et de bienveillance, révèle assurément un désir de se rassembler dans un monde marqué par le déclin des temps collectifs. Elle traduit en même temps une autre façon d’être ensemble, plus éphémère, moins contraignante que le modèle associatif traditionnel et principalement tournée vers les aspirations personnelles.

Courir pour soi au milieu des autres

Au final, on ne peut qu’être interpellé par la façon dont les ultra-trailers, chantres d’un discours anti-normatif, reproduisent les transformations touchant, depuis les années 1980, d’autres espaces comme ceux du travail ou de l’école.

Cette situation interroge d’autant plus qu’elle aboutit à une synthèse originale entre des valeurs profondément contradictoires : hiérarchie sportive et horizontalité des rapports, hyperconnectivité et retrait du monde, régimes alimentaires à base de produits bio et consommation de gels et de poudres chimiques… Ce bricolage identitaire n’est pourtant guère discuté dans le monde de l’ultra-trail et semble aller de soi.

Mais ce qui questionne surtout, c’est la vacuité du projet sportif collectif porté par les pratiquants. Comment envisager, quand chacun semble courir pour soi au milieu des autres, de porter des projets communs d’éducation corporelle ? Comment créer des liens ne se réduisant pas à la consommation éphémère d’un temps sportif mais s’inscrivant dans un véritable temps social, comme ont su le faire pendant longtemps (et certes imparfaitement) les grandes institutions sportives et les mouvements de jeunesse ?
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E.sport

Thèse, antithèse, synthèse : on n’échappe que difficilement à la formation à la française. Après la série sur le jeu vidéo Pokemon Go, je vous avais proposé une série sportive sur le running. Je vous emmène ici en synthèse dans l’univers du E.sport. Accrochez vous. Le sujet est méconnu mais on y retrouve les joies et les excès de notre époque. 

Commençons par une définition donnée par Wikipedia : le sport électronique (en anglais esport ou e-sport pour « electronic sport ») désigne la pratique sur Internet ou en LAN-party d’un jeu vidéo seul ou en équipe, par le biais d’un ordinateur ou d’une console de jeux vidéo. Cette pratique prend donc son essor à la fin des années 80 et compte aujourd’hui plusieurs millions de pratiquants en compétition dans le monde. Je ne développerai pas trop sur le thème  sport ou pas. Certes l’effort physique et la performance athlétique ne sont pas de la même intensité que ceux du 800 mètres de Pierre Ambroise mais les champions s’entraînent 8 à 10 heures par jour avec des coachs et de véritables programmes d’entraînement. On se rapproche de discipline comme le tir à l’arc ou les sports automobile. Pour moi, le débat est déjà tranché. Vous retrouverez donc tout naturellement une rubrique esport sur le site de l’équipe : https://www.lequipe.fr/Esport/. Le PSG a son équipe de Esport. L’ampleur du phénomène est telle que la question est désormais de savoir si le Esport a sa place aux Jeux Olympiques. Le président du CIO dit que les jeux vidéo sont pour l’instant trop violents. On voit que l’objection est faible. La question n’est plus si mais quand…

Plongeons donc de manière plus concrète dans le monde de l’esport. Pour cela, allons faire un tour sur le site du PSG Esport : https://psg-esports.com/psg-tv/). Immergez-vous brutalement en regardant l’une des vidéos. Qu’est-ce qui vous frappe? Les commentateurs d’abord : on se croirait dans un banal match de foot où les commentateurs s’enflamment en continu. Il y a une place à prendre pour devenir le « Grégoire Margotton » de l’esport (j’ai failli écrire le Gérard Holtz ou le Jean-Michel Larqué mais il faut vivre avec son temps). Et puis ensuite on n’y comprend rien. Mots employés, déroulé de l’action, vous assistez à une scène à laquelle vous ne comprenez rien. Mais comme me le dit ma petite dernière, c’est comme le tennis à la télévision, on n’y comprend rien. Pour goûter au Esport, il faut en connaître les règles. Pour l’apprécier vraiment, il faut avoir joué soi-même au jeu que vous regardez. Encore un point commun avec le sport traditionnel. 

Je suis moi-même un joueur amateur de Clash Royale. Pour poursuivre ma découverte du monde du Esport, j’ai donc regardé des tournois du jeu. Le Esport s’est tout de suite approprié le Web. Vous trouverez sur Youtube des dizaines de vidéos visionnées parfois plusieurs millions de fois.  Surprise (mais qui n’aurait pas dû l’être), les champions sont jeunes, voire très jeunes. Ils sont tous « Digital native », plutôt de sexe masculin, souvent  chétifs et boutonneux. Désolé les filles, le champion gamer n’est pas vraiment un athlète. La partie commence. Les visages se ferment. Et là je prends une claque. Le placement des troupes est millimétrique. Les combinaisons sont parfaites et surtout la vitesse de réaction ahurissante. La dextérité des joueurs se mesure : on parle d’APM (actions par minute soit le nombre d’actions qu’un joueur peut réaliser en une minute. Cela monte à 300 (5 par secondes) pour les meilleurs quant un pauvre amateur comme moi atteint péniblement les 120.  J’éprouve la même sensation que devant un match de tennis à Roland Garros. Ce sont bien des champions. L’issue se joue souvent au mental, à coup de de bleuf ou d’intox. 


ESPORT EN CORÉE



Les meilleurs gamers sont asiatiques. Le Esport s’est d’emblée mondialisé ignorant les frontières. Le pays le plus fou est la Corée. Les coréens pratiquent le Esport avec le même sérieux et le même excès que la compétition scolaire. 

Starcraft ou league of legends y sont joués par des millions de joueurs dans des « PC bangs » de gigantesques cyber-cafés low cost dédiés au jeu en réseau. Les meilleurs gamers se sont regroupés en équipes sponsorisées par les grands conglomérats sud-coréens. Les sponsor mettent à leur disposition des gaming houses où nourris et blanchis ils passent plus de 10 heures par jour à s’entraîner sous les conseils de coachs et d’analystes. Les équipes coréennes sont ainsi imbattables dans les compétitions par équipe. Elles ont une véritable avance dans la coordination collective qui leur permet de punir l’adversaire à la moindre failleMais gare à la blessure!!!! Si le champion ne s’échauffe pas correctement avec des exercices de dextérité au clavier, le syndrome du canal carpien le guette. Certains joueurs opérés montrent leurs cicatrices avec fierté. Et oui, le Esport demeure avant tout un sport masculin (plus de 90% des gamers). Il faut donc bien que la testostérone parle. 

Les compétitions remplissent les plus grands stades du pays et sont retransmises à la télévision.   Les joueurs arrivent sur le plateau dans une mise en scène à l’américaine digne des combats de boxe.  . Mais alors me direz-vous : qui est le Neymar coréen de l’Esport? Il existe et s’appelle Lee Sang Hyeok alias FAKER capitaine de l’équipe SKTelecom de league of legends avec qui il a signé un contrat de 2.5 millions de $. Il a la modestie chevillée au corps : « Mon nom est Lee Sang-hyeok. Mes fans américains m’appelle « Dieu ». Mes fans coréens, « l’Invincible Roi Démon ». Mais je préfère « Dieu », parce que ça me semble un tout petit peu plus imposant. Dans le jeu, je suis simplement « Faker »». Les chinois cherchent à le faire venir dans leurs équipes mais il a pour l’instant résisté à leurs sirènes. 

L’argent commence donc à couler à flot dans le Esport coréen. Il apporte généralement avec lui son flot de scandale. Le Esport coréen n’y échappe pas. En 2015, 9 joueurs ont été interpellés pour avoir fait exprès de perdre des matchs faisant l’objet de gros paris contrôlés par la mafia coréenne. Fort de cette découverte, j’ai tapé sur Google « dopage, Esport, Corée » et là bingo. Les psycho-stimulants à base d’amphétamines semblent être monnaie courante avec jusqu’à présent une absence de contrôle à rendre jaloux les cyclistes. Revers de la médaille, l’addiction aux jeux vidéo est aussi devenue un fléau national. Face à la multiplication d’adolescents passant leurs nuits sur les jeux vidéo, le gouvernement coréen a mis en place la loi dite de Cendrillon en novembre 2011 qui est en quelque sorte un couvre-feu. Ainsi, tous les joueurs de moins de 16 ans sont automatiquement déconnectés à partir de minuit jusqu’à 6 heures du matin. Tous les jeunes joueurs disparaissent aux douze coups de minuit.

 

Envie de vous plonger dans l’univers du Esport. Allez faire un tour dans le 11ème arrondissement au Meltdown Paris l’antenne parisienne de cette chaîne de bars spécialisée dans le Esport fondé par une française et désormais présente dans une petite dizaine de pays. Vous me raconterez votre expérience.