Armstrong : le tricheur restera riche

Je suis un fan du Tour de France. La grande boucle berce mes étés depuis mon enfance. Je lui suis resté fidèle malgré les scandales à répétition. Cette passion est mystérieuse pour les non initiés. Mes filles raillent les heures passées à regarder des coureurs pédaler. Selon elles, il ne se passe rien. Elles n’ont rien compris!!! Le Tour c’est une merveilleuse alchimie entre un effort surhumain, la dramaturgie de la course et les somptueux paysages de notre pays.

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Je me suis donc naturellement intéressé aux affaires de dopage qui ont ébranlé le peloton. J’ai dévoré il y a quelques années avec passion et horreur le livre « La course secrète » de Tyler Hamilton longtemps fidèle lieutenant d’Armstrong. Il y décrit minutieusement comment Armstrong associé au démoniaque Docteur Ferrari avait transformé son équipe en un groupe de vampires se faisant réinjecter leur propre sang « frais » la veille des grandes étapes de montagne. Armstrong régnait sur le peloton en vrai chef mafieux imposant l’omerta, excluant les éventuels contestataires, le tout avec le soutien actif et corrompu de l’UCI (Union Cycliste Internationale). Il réussira l’exploit de terminer sa carrière après 7 victoires dans le Tour sans jamais avoir contrôlé positif. Il faut dire que le conte de fée était trop beau. Armstrong avait triomphé du cancer pour devenir le plus grand coureur de tous les temps. Il avait ainsi permis la métamorphose du cyclisme en un sport mondialisé hautement lucratif.

La chute d’Armstrong fut aussi brutale qu’inattendue plusieurs années après la fin de sa carrière. Quelques semaines auparavant, il se moquait encore ouvertement de ses accusateurs. Malheureusement pour lui, il était tombé sur l’Eliot Ness de l’anti-dopage, l’incorruptible dirigeant de l’agence américaine anti-dopage Travis Tygart. Aux termes d’une enquête minutieuse, l’USADA réunit des preuves irréfutables. Armstrong pouvait continuer à nier mais le parjure aux États Unis mène directement en prison. Il choisit donc de passer aux aveux. La machine infernale se mit en route : interdiction de toute compétition, perte de tous ses titres, départ de ses principaux sponsors et même exclusion de sa fondation de lutte contre le cancer. Il passa du jour au lendemain de héros à banni.

Armstrong est un coriace, un dur au mal. Il avait perdu ses titres, lui restait à préserver son image. Il ne serait plus le super-héros qui avait vaincu le Tour et le cancer, promis à un bel avenir politique comme potentiel futur gouverneur du Texas. Il serait à jamais un « bad guy ». Mais il existe deux catégories de « bad guy » : « le bad guy loser » méprisé, piétiné, condamné au mépris et à l’oubli (exemple Marion Jones : double championne olympique du 100 mètres contrôlée positive, elle a fini en prison et ruinée) ou le « bad guy populaire » qui joue avec ses grands défauts pour être aimé ou détesté (exemple John Mc Enroe ou Bernard Tapie).

Le « bad guy populaire » s’en tire toujours. Armstrong était bien déterminé à entrer dans cette catégorie. Il mena à cette fin une habile campagne de communication. Il commença par l’incontournable acte de contrition public dans le talk-show d’Oprah Winfrey : « Je vois cette situation comme un gros mensonge que j’ai répété de nombreuses fois. J’ai pris ces décisions, ce sont mes erreurs. Je suis profondément désolé pour ce que j’ai fait ». Faute avouée est à moitié pardonnée.

Il joua ensuite la carte des réseaux sociaux s’appuyant sur les plus de 2 millions de followers de ses comptes Facebook et Twitter. Il y façonna sa nouvelle image : une dose de sport, une dose de repentance, une dose de lutte contre le cancer, une dose de patriotisme et une dose de tacles bien appuyés sur le monde du cyclisme. Il fit ainsi passer de manière subliminale le message qu’il s’était dopé…. comme les autres. Il faut bien dire que l’histoire du cyclisme lui donne raison sur ce point. Il omet simplement de dire qu’il avait lui été beaucoup plus loin dans l’industrialisation du dopage.

Cette stratégie a été payante. Armstrong rôde de nouveau autour du Tour. Une chaîne américaine lui a proposé de faire des podcasts commentant la Grande boucle. Il s’y positionne en expert repenti du cyclisme. Comme à son habitude, il décrypte mais surtout il balance égratignant sans ménagement ses détracteurs en particulier les dirigeants du Tour. Et le programme cartonne, « bad guy populaire » vous disais-je! Chris Froome est à son tour contrôlé positif. L’occasion est trop belle. Armstrong glisse insidieusement « Même s’il n’est pas suspendu, le mal est fait et son image est ternie pour toujours».

Mais le temps de la justice et le temps médiatique ne sont pas les mêmes. L’US Postal le sponsor de ses grandes années lui réclamait 30 millions de dollars. L’US Postal est un service public américain. La loi américaine prévoit qu’en cas de fraude à un service public, l’Etat américain peut réclamer le triple de cette somme. Une épée de Damoclès à 100 millions de dollars pesait donc au dessus de la tête d’Armstrong. Il tomberait alors irrémédiablement dans la catégorie loser. Armstrong bientôt ruiné titraient les journaux assoiffés de sang à l’annonce en février 2017 d’un procès à venir.

A quelques semaines de l’ouverture du procès, la montagne a accouché d’une souris. Mercredi, les avocats d’Armstrong annonçaient avoir trouvé un accord transactionnel avec l’Etat Américain pour un montant de 5 millions de dollars, une broutille par rapport à la demande initiale et surtout par rapport à la fortune d’Armstrong estimée à près de 70 millions de dollars. L’US Postal n’a pas voulu d’un nouveau procès public à un moment où elle se bat pour sa survie. Les avocats d’Armstrong auraient eu beau jeu de montrer qu’Armstrong avait été une excellente affaire pour la poste américaine ternissant l’image de l’US Postal. Le sport américain a préféré laver son linge sale en famille.

Le « bad guy » a encore gagné, le tricheur restera riche. Je suis sûr qu’on le reverra sur le Tour de France arrogant et donneur de leçon. Il ne cache d’ailleurs pas sa joie : « Je suis particulièrement satisfait d’avoir fait la paix avec US Postal. Même si je trouvais la procédure injustifiée et injuste, j’essaie depuis 2013 d’assumer mes responsabilités pour mes erreurs et de faire amende honorable quand c’est possible. Je suis heureux d’avoir résolu cette affaire et de pouvoir avancer dans ma vie ». Il peut maintenant tourner la page… à moins qu’un autre scandale ne le rattrape. Le journaliste sportif Philippe Brunel écrivait cet hiver un livre très documenté soutenant qu’Armstrong aurait également utilisé un moteur sur son vélo mais sans en apporter de preuve formelle. Affaire à suivre….

En route pour les Émirats

Dubaï, Abu Dhabi, j’y allais sans enthousiasme excessif. J’y avais déjà fait escale dans les duty free géants. Je savais les malls encore plus démesurés. Mais le shopping à outrance n’est pas vraiment ma tasse de thé. J’avais comme tout le monde vu les Palm Island, ces îles artificielles en forme de palmier gagnées sur la mer. J’y décelais plus l’orgueil de l’Homme que son génie. J’avais entendu parler de cette piste de ski artificielle construite en plein désert à grand coup de climatisation. En ces temps de réchauffement climatique, je trouvais cette réalisation carrément délirante. Et puis il y avait l’islam radical, les femmes voilées, l’intégrisme religieux qui me semblait consanguin à toutes ces monarchies du Golfe. Qatar, Émirats, Arabie Saoudite, je mettais tout cela dans un même paquet.

J’y allais sans enthousiasme excessif. Je voyais a priori dans ces émirats un concentré des excès de notre époque : hyper-consommation, argent-roi, saccage de la planète, totalitarisme et fanatisme religieux. J’allais sur place me rendre compte sur place que cette vision était simplificatrice, remplie de préjugés et aussi d’ignorance. J’allais surtout me prendre une claque en découvrant ce pays qui concentre sur son sol 15% des grues de la planète, construit les plus hautes tours du monde et se réinvente tous les jours. J’en reviens ébranlé, sans tomber dans un optimisme béat. Je vous propose donc de partager mon voyage aux Émirats un des lieux sur la planète où se façonne notre monde de demain. Je vous propose une série d’articles. Attachez vos ceintures. Nous allons monter haut.

La nouvelle Babel

Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots.

Après avoir quitté l’est, ils trouvèrent une plaine dans le pays de Shinear et s’y installèrent. Ils se dirent l’un à l’autre: «Allons! Faisons des briques et cuisons-les au feu!» La brique leur servit de pierre, et le bitume de ciment. Ils dirent encore: «Allons! Construisons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel et faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre.»

L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour que construisaient les hommes, et il dit: «Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une même langue, et voilà ce qu’ils ont entrepris! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu’ils ont projeté. Allons! Descendons et là brouillons leur langage afin qu’ils ne se comprennent plus mutuellement.»

L’Eternel les dispersa loin de là sur toute la surface de la terre. Alors ils arrêtèrent de construire la ville. C’est pourquoi on l’appela Babel : parce que c’est là que l’Eternel brouilla le langage de toute la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre.

Livre de la Genèse chapitre 11

La prémonition de ce texte est sidérante. L’action de la Bible se situe en Mésopotamie dans l’actuel Irak (à 2000 km de Dubaï) vers -1700 AV-JC. Dieu y avait interrompu la course vers le ciel lancée par les Babyloniens. Mais les hommes sont tétus et rusés. 4000 ans plus tard, Dubaï s’est relancée dans cette folle conquête. La tour Burj Khalifa inaugurée en 2009 monte à 830 mètres, près de 200 mètres plus haut que la numéro 2 de Shanghai. Notre belle Tour Eiffel est devenue bien naine. Pour cela les Émirats ont déjoué les manœuvres du Tout Puissant. Ils ont réuni les « hommes dispersés sur toute la surface de la Terre » à Dubaï en rassemblant les meilleures compétences en matière de construction du monde entier : ingénieurs européens, américains, chinois et coréens, ouvriers indiens et pakistanais associés aux meilleurs architectes…. La langue anglaise devenue universelle a permis à tous ces bâtisseurs de communiquer ensemble sans difficulté brisant la malédiction de la multiplicité des langages.

La nouvelle tour de Babel est née. Mais la concurrence mondiale est féroce et l’ambition de l’Homme sans limite. Saoudiens et Chinois voudraient détrôner Dubaï. Il y a urgence à aller encore plus haut. Un projet de nouvelle tour a déjà débuté. Il s’accompagne d’une frénésie constructive hallucinante. 15% des grues du monde entier sont concentrées aux Émirats. Les projets pharaoniques foisonnent et la ville envisage de doubler de taille d’ici l’exposition universelle de 2020. À côté, les projets du Grand Paris semblent ceux d’un petit village de campagne. Les premières pierres de la tour Dubaï Creek Harbour ont été posées. Elle dépassera les 1000 mètres mais sa hauteur exacte reste un secret bien gardé. Il s’agit en effet de dépasser la tour concurrente Jeddah Tower en cours de construction en Arabie Saoudite dont le chantier est déjà bien avancé. Les Émirats ne sont pas du genre Poulidor. Le sprint final entre les deux tours s’annonce passionnant.

En 2008 avec la crise des surprimes, le « Dieu Dollar » avait brutalement interrompu les projets de l’émirat. On a alors cru à la fin du miracle de Dubaï. Mais le pétrole et le business ont gagné la deuxième manche et tout est reparti encore plus fort. Mais l’Eternel a le temps pour lui. La boulimie constructive des Émiratis suscitera-t’elle son courroux? Dubaï retournera-t’elle dans les sables du désert, éphémère mirage à l’échelle de l’Humanité. Seul l’avenir le dira. En attendant, les Émirats construisent toujours plus hauts, toujours plus vite certaines des merveilles du Monde d’aujourd’hui.

The prince has a vision and then « Yallah »

Yallah expression provenant de l’arabe voulant dire « allons-y », « dépêchons-nous », « en route »

En 1968, Dubaï était une petite ville de pêcheurs de 60.000 habitants. Comment en seulement 50 ans cette bourgade s’est-elle transformée en la nouvelle Babel? À Dubaï on n’a plus de pétrole mais on a des idées et des voisins qui ont beaucoup de pétrole pour les financer. À partir des années 2000, les réserves en pétrole de l’émirat ont commencé à se tarir. L’être humain n’est jamais aussi créatif que sous contrainte. L’émirat l’illustre à merveille ou plutôt en l’occurence son Cheikh Rachid Al Maktoum.

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Confronté à la nécessité de reconversion de son pays, il a eu une idée géniale : encourager par un régime tolérant et ouvert ses riches voisins à venir investir leur argent chez lui. Il commence donc par transformer Dubaï en lieu de transit du commerce régional. Dubaï devient ainsi un exutoire aux strictes régimes du Golfe. On y trouve sans difficulté alcool et autres plaisirs. Fort du succès de cette première étape, il décide de transformer Dubaï en plateforme touristique et financière entre l’Europe et l’Asie.

Mais me direz-vous, comment sont-ils passés de l’intention aux actes aussi rapidement. Cette vitesse de mise en œuvre des projets les plus fous est une caractéristique de Dubaï. On redécouvre là les « avantages oubliés » dans nos démocraties de la monarchie absolue. Comme nous l’a expliqué un émirat, c’est assez simple : « the prince has a vision and then « Yallah ». On y va, on le fait.

Le prince veut créer une compagnie aérienne : Yallah, Emirates décolle et possède aujourd’hui la plus grosse flotte au monde d’A380. Le prince veut développer une offre touristique unique au monde. Yallah, on construit des îles artificielles en forme de palmiers. Le prince veut qu’il pleuve sur l’émirat. Yallah, on développe des technologies pour tirer sur les nuages et les transformer en pluie. Le prince veut la plus grande tour du monde. Yallah, on construit la Burj Khalifa. Le prince veut le bonheur pour son peuple, Yallah il nomme un ministre du bonheur. Il y a un côté Roi Soleil chez l’Emir de Dubaï. Le grandiose jeu de fontaine devant la Burj Khalifa m’a rappelé les grandes eaux de Versailles. Fontaines, j’ai bien dit fontaines…. en plein désert. Yallah!!!! Dubaï construit son deuxième aéroport. Pas vraiment de ZADiste à l’horizon. On ne plaisante pas vraiment avec l’ordre public dans l’Emirat, une des plus fortes concentrations au monde de caméras de surveillance et un régime répressif pour les opposants. Pas vraiment la démocratie.

The prince has a vision. Cette vision est formalisée dans un  » Dubaï 2021 plan ». Ce document est très intéressant. L’ambition est manifeste et dépasse largement celle de la cité touristique clinquante du début. On y parle d’éducation, de développement durable, de gouvernance, d’excellence dans l’éducation et la santé, de smart city….. en résumé une ville cosmopolite à la pointe de la mondialisation dans tous les domaines. La forme ce plan est aussi très instructive. Elle ressemble à s’y méprendre à une stratégie d’entreprise : des piliers stratégiques, des actions clé et des indicateurs pour mesurer l’avancée du plan. Des visionnaires, des planificateurs, l’histoire récente en est pleine. Le gosplan était ambitieux mais échouait systématiquement. Hugo Chavez avait l’argent du pétrole mais a conduit son pays à la ruine. Le prince transforme lui ses rêves en réalité.

Ça n’est pas un hasard si Dubaï 2021 ressemble à un plan d’entreprise. Le mélange entre impulsion étatique et réalisation par des acteurs privés mondialisés est en effet la deuxième idée géniale du Cheikh Rachid Al Maktoum. Il a fait de l’émirat un aspirateur à talents de tous les continents. Sur les 9 millions d’habitants, on compte 8 millions d’étrangers venus du Monde entier en particulier du sous-continent indien. Pour ces étrangers Dubaï est un Eldorado. À Dubaï, l’argent coule à flot. Je n’avais jamais vu une telle concentration de voitures de luxe. On y vient pour devenir riche (ou moins pauvre pour les semi-esclaves bâtisseurs de tour : un envers du décor nettement moins sympathique). On n’attire pas les mouches avec du vinaigre. L’émirat a donc créé de gigantesques zones franches. Curieusement les GAFA et les grandes banques s’y sont installées massivement….

Le village de pêcheur est ainsi progressivement devenu un des centres de décision qui compte dans la mondialisation, une ville où tout est possible.

Louvre Abu Dhabi nouvelle Merveille du monde moderne

Les Sept Merveilles du monde, dont la genèse de la liste est méconnue, constituent l’ensemble des sept œuvres architecturales et artistiques les plus extraordinaires du monde antique. Elles correspondent toutes à des réalisations qui excèdent largement les proportions communes. Ces sept œuvres étaient : la pyramide de Khéops à Gizeh, les Jardins suspendus de Babylone, la statue de Zeus à Olympie, le temple d’Artémis à Éphèse, le mausolée, le colosse de Rhodes et le phare d’Alexandrie.

Pour le dernier article consacré aux Émirats, nous allons cette fois-ci nous diriger vers Abu Dhabi. Je vous convie à une visite qui m’a particulièrement ému : celle du tout nouveau musée du Louvre. Abu Dhabi est le plus grand des Émirats et aussi le plus riche. Le pays est une véritable éponge à pétrole ce qui lui confère une rente colossale. Le fonds souverain d’Abu Dhabi c’est une force d’investissement de près de 900 milliards de dollars. Dubaï la flamboyante lui doit sa survie après la crise de 2008 et suite à cet épisode en est devenue la vassale politique.

Abu Dhabi ne pouvait donc rester dans l’ombre de sa voisine. Elle décida par mimétisme de se lancer dans les projets pharaoniques. La mosquée d’Abu Dhabi terminée en 2007 est l’une des 10 plus grandes au monde. Sans oublier le circuit de Formule 1 de Yas Marina….et aujourd’hui le Louvre

La légende raconte qu’un jour Jacques Chirac reçut en 2005 une missive du Cheikh Zayed d’Abu Dhabi lui indiquant son souhait de construire un musée du Louvre à Abu Dhabi. J’imagine l’embarras initial des autorités françaises devant une idée en apparence aussi saugrenue venant d’un partenaire stratégique (Abu Dhabi est le siège de la principale base militaire française au Moyen Orient). Je pense également à la première réaction hostile des milieux culturels parisiens. Créer une antenne du Louvre chez ces bédouins du désert nouveaux riches parvenus, quelle ignominie!!!!

Mais les Emiratis savent transformer leurs rêves en réalité. Ils abordent leurs interlocuteurs français du Louvre avec un projet extraordinaire, la création ex nihilo de l’Ile des musées de Saadiyat (l’île du bonheur), un complexe muséal qui comprendrait outre le Louvre 3 ou 4 autres musées de classe mondiale dont une franchise du musée Guggenheim. Chaque musée serait bien entendu une œuvre architecturale hors norme. Les dirigeants du Louvre comprennent progressivement que les Emiratis font appel à eux pour le projet culturel le plus ambitieux de la planète.

Le revirement d’Henri Loyrette Président-Directeur du Louvre de 2001 à 2013 est à ce titre révélateur. Initialement opposé au projet, il en devient le principal ambassadeur. On voit les étoiles briller dans les yeux des conservateurs du Louvre qui participent au projet. « Ce qui m’a beaucoup ému, j’en avais des frissons c’est le chantier. Voir le chantier monter du sol, visuellement c’était magnifique et puis j’ai pensé aux pyramides, il y a peut-être la technologie en plus maintenant mais les pyramides c’était ça » déclarait Souraya Noujaim conservatrice du département Art Islamique du Louvre dans un reportage sur Arte. Il faut dire que les Emiratis leur confient un budget annuel de 40 millions d’€ pour acheter les œuvres qui constitueront la collection propre du futur musée. De quoi bien « s’amuser » pour un expert en art. Certains critiques parleront de clientèlisation des élites culturelles françaises.

Le 6 mars 2007 est signé l’accord intergouvernemental sur le Louvre Abu Dhabi. Il prévoit que la nom Louvre soit concédé pour trente ans en échange de 400 millions d’Euros. La France prêtera des œuvres des collections nationales pendant dix ans à compter de l’ouverture du musée. Les 13 musées français partenaires organiseront aussi des expositions temporaires pendant quinze ans et conseilleront le Louvre Abu Dhabi sur son fonctionnement, la formation de son personnel et ses acquisitions. Au total, Abu Dhabi s’engage à verser 1 milliard d’Euros aux musées français durant la durée de l’accord, jusqu’en 2037. La réalisation du bâtiment est confiée à l’architecte Jean Nouvel.

Le chantier n’a pas été un long fleuve tranquille émaillé de polémiques et d’un climat parfois tendu entre Français et Émiratis. Mais en novembre 2017, après 10 ans de travaux, le Louvre Abu Dhabi ouvre enfin ses portes. Le bâtiment conçu par Jean Nouvel est un musée dans le musée. Son dôme métallique de 180 mètres de diamètre est absolument prodigieux. Jean Nouvel y a superposé 7850 étoiles sur 8 couches créant à l’intérieur de féériques jeux de lumière et assurant une température clémente dans le musée suivant le principe du moucharabieh. Comme tous les grands monuments, le résultat est indescriptible. Il m’a procuré un immense bonheur contemplatif.

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LL e projet muséographique est également hors du commun. Il ne s’agissait pas de faire une pâle copie du Louvre parisien mais d’inventer une scénographie originale. Il a été choisi de relater l’histoire artistique et spirituelle de l’Humanité à travers 12 périodes. Pour chacune de ces périodes, le musée met en regard dans une même salle des œuvres et des objets venant des 5 continents. Ce principe de comparatisme universel met en lumière des passerelles inattendues entre les différentes civilisations d’une même époque. Il brise la traditionnelle présentation : les égyptiens puis les grecs puis le Moyen Âge Chrétien….

Certains liens peuvent paraître artificiels mais l’esprit du projet est fort. C’est une proposition idéologique extrêmement audacieuse dans cette région du Golfe. Cette vision universaliste est pour nous Français relativement naturelle. Elle fait honneur à l’esprit des Lumières en cohérence avec la marque Louvre. Elle constitue un véritable pied de nez aux intégristes et islamistes de tout genre de la région. La salle consacrée à la période du Xème au XVème siècle présente côte à côte un Shiva dansant, une Vierge à l’Enfant, une section du Coran et une statue Dogon : un mélange de religions monothéistes, polythéistes voire animistes que les tenants d’un islam radical ne manqueront pas de considérer comme hautement blasphématoire. Ce Louvre Abu Dhabi n’est pas une simple œuvre d’art mais aussi une vraie déclaration politique adressée à la région.

Le Louvre Abu Dhabi m’a transporté. J’aurais pu m’y promener des heures la tête tournée vers la coupole livré à mes rêves. Même si le projet a quelques zones d’ombre, la France peut revendiquer avec fierté d’avoir planté avec les Émirats ce drapeau d’humanisme en plein désert dans une région si tourmentée. Je m’y suis promis d’y retourner …. quand le Guggenheim sera aussi sorti de terre poursuivant la construction de l’Ile du Bonheur.

Doux ou la faillite des usines à poulet

Dans la série agroalimentaire après le beurre et le lait, je vous emmène aujourd’hui dans le monde du poulet. Inutile de vous dire que j’adore le poulet. « Encore du poulet », je l’ai entendu maintes fois en revenant triomphant du marché avec une volaille fraîchement rôtie. Je vous invite à découvrir l’histoire du groupe Doux leader français de la volaille qui fait une nouvelle fois la une de l’actualité en raison de ses difficultés financières. Doux c’est l’histoire d’une superbe réussite industrielle qui s’est transformée en fiasco sous les coups de boutoirs de la mondialisation. C’est aussi l’histoire d’une entreprise initialement visionnaire et qui n’a pas vu le monde changer.

Doux est une entreprise bretonne qui prend son essor après guerre. L’heure est au développement de la consommation de masse. La famille Doux fait le pari de la volaille pour tous en France mais aussi dans le monde entier. Pour démocratiser la volaille, il faut que les gens puissent se la payer et donc produire du poulet pas cher. Doux et ses confrères vont donc se lancer dans l’industrialisation à outrance de la production du poulet. Le succès est au rendez-vous. La consommation de volaille en France passe de 6kg par an et par habitant en 1950, à 14kg en 1970 et 22kg en 1990.

Entre-temps, le poulet est devenu un véritable produit industriel. La course à la productivité commence dans les années 60 avec l’arrivée chez Doux de la première machine à plumer mécanique capable de « déflorer » 100 poulets par heure. Toujours dans les années 1960, la société Doux travaille collabore avec l’Institut de Sélection Animale (ISA) afin de retenir les meilleures souches de poule en fonction de leurs attributs physiologiques. Durant cette même période, la société achète ses premières machines de congélation et initie le développement d’un commerce de volailles congelées vers les Pays Arabes. Progressivement ce sont toutes les étapes de la fabrication d’un poulet qui sont intégrées et optimisées. On passe de l’élevage à la fabrication du poulet. Dans les usines Doux, on fabrique des poulets à la chaîne comme d’autres fabriquent des voitures. Je vous en épargne le détail des différentes étapes du process (incubation, couvoir, éclosoir…). Les images extraites du film « We feed the world » qui le décortiquent sont assez ahurissantes.

Nous voici maintenant dans les années 90. Le groupe Doux est devenu un géant florissant de la volaille produisant plusieurs centaines de millions de poulets pour un chiffre d’affaires dépassant le milliard d’€ s’appuyant sur un réseau de 3000 aviculteurs. L’essentiel de ces poulets sont destinés à l’exportation sur le marché mondialisé en plein essor. Les exportations de Doux représentent près de 30% de l’activité du port de Brest notamment vers l’Arabie Saoudite. Le marché chinois commence à s’ouvrir.

C’est à ce moment-là que les malheurs du groupe Doux vont commencer. Le poulet s’est en effet transformé en un produit mondialisé et banalisé (ce qu’on appelle une commodité). Pour survivre sur ce type de marché, il faut arriver à produire un standard au coût le plus bas. Pour cela les industriels de tous les secteurs mettent en place classiquement deux stratégies : une stratégie dite prix/volume consistant à produire le plus possible pour faire un maximum d’économies d’échelle, une stratégie dite d’intégration verticale afin d’avoir un accès aux matières premières le plus compétitif possible. En bon industriel, c’est ce qu’a fait Doux en Bretagne en construisant des méga-abattoirs et en concluant d’étroits partenariats avec les céréaliers (65% du coût d’un poulet).

Mais à ce jeu, Doux a trouvé son maître avec ses concurrents brésiliens. Dans ce pays immense, rien ne les arrête en termes de gigantisme et ils s’appuient une filière céréalière extrêmement performante. Les accords du GATT de 1994 libéralisant le marché mondial du poulet et limitant les subventions européennes portent donc un coup dur à Doux face au poulet sud-américain. Fidèle à sa stratégie d’industrialisation, Doux décide de délocaliser massivement au Brésil en rachetant Frangosul un autre géant du poulet. Mais Doux se fait plumer par les brésiliens. Appartenant à un groupe étranger, Doux Frangosul ne peut bénéficier des aides d’état. L’aventure brésilienne se transforme en gouffre financier.

La grippe aviaire porte le coup de grâce au modèle Doux. Elle touche de plein fouet la filière et installe après la vache folle dans l’opinion publique la méfiance pour les dérives productivistes de l’agriculture. Les consommateurs français se tournent massivement vers les poulets à label ou les poulets élevés en plein air. J’ai retrouvé une interview à Libération des dirigeants de Doux de 1996. Tous les ingrédients du futur désastre y sont présents avec notamment ces 2 phrases terribles. À propos des poules élevées en plein air : « Il faut qu’on arrête de nous bassiner avec ces sornettes. La poule a horreur de la flotte et même dans les productions label où les volailles ont un parcours extérieur, on les rentre quand il pleut pour éviter qu’elles n’attrapent des maladies!» et sur les labels « Le label, c’est un créneau parmi d’autres mais qui n’intéresse guère que les Français ». Les poulets de Loué et autres poulets élevés en plein air prospèrent et Doux s’effondre.

http://www.liberation.fr/futurs/1996/11/27/la-breve-histoire-d-un-poulet-standardpremier-producteur-europeen-doux-revendique-sa-methode-industr_187362

Placé en redressement judiciaire en 2012, il va depuis de restructuration en restructuration avec un bain de sang social. Son dernier propriétaire la coopérative Terrena s’apprête à mettre Doux en liquidation judiciaire. Aujourd’hui un nième plan tente de sauver la filière avicole française. 50% des poulets consommés en France sont désormais importés. Doux a perdu la bataille du poulet low cost. Les vautours tournent autour de l’entreprise comme ce nouveau roi oligarque ukrainien du poulet. Quant à moi, je ressors transformé de cette plongée dans l’aviculture. Ne me demandez pas de choisir entre l’aile ou la cuisse. Mais j’en consommerai moins à l’avenir et avec une vraie attention sur leur origine. Bientôt un poulet « c’est qui le patron ».

Un hussard jette l’éponge

La défiance des français à l’égard des hommes politique est croissante. Une seule fonction échappe à l’opprobre générale : les maires. Nos concitoyens sont bien conscients du travail de proximité fait par ces élus de terrain avec engagement et dévouement. J’ai donc été interpellé par la fracassante annonce du maire de Sevran d’abandon de son mandat après 17 ans de bons et loyaux services.

Stéphane Gatignon fut longtemps un hussard rouge du 93. Fils du maire-adjoint communiste d’Argenteuil, il rejoint tout naturellement les jeunesses communistes à l’âge de 15 ans. Après ses études, il se lance dans la politique et est élu à 31 ans maire de Sevran en 2001 sous l’étiquette du PCF. Sevran est une ville de 50.000 habitants de Seine Saint-Denis (alias 93) située entre Villepinte et Aulnay-sous-Bois dont la population a explosé dans les années 70 avec une forte immigration d’origine africaine. Sevran est l’une des communes les pauvres d’Ile de France. 36 % des résidents sont considérés comme en dessous du seuil de pauvreté, alors que la moyenne nationale en France est de 12 %. Environ 75 % des habitants de Sevran habitent dans des logements subventionnés. Plus de la moitié des habitants sont d’origine algérienne, marocaine ou d’Afrique subsaharienne. Banlieue ouvrière, Sevran a longtemps abrité deux grosses usines Kodak et Westinghouse aujourd’hui fermées.

Pour être maire de Sevran, deux expressions me viennent à l’esprit : il faut avoir la foi ou il faut être un moine soldat. Je les reconnais un peu paradoxales pour un maire ex-communiste mais elles caractérisent bien le personnage. En 2011, face aux affrontements entre bandes rivales pour le trafic de drogue, il demande qu’on lui envoie « des casques bleus comme force d’interposition ». Il se flatte depuis en s’attaquant frontalement au problème d’avoir fait massivement reculer les ventes de drogue. En 2012, il fait une grève de la faim pour réclamer des crédits supplémentaires pour sa ville. Il obtient gain de cause et regagne sa mairie en héros. Sa ville est à la pointe du programme de rénovation urbaine avec plus de 7000 logements concernés. Il est d’ailleurs confortablement réélu à chaque élection malgré la tentative de parachutage de Clémentine Autain en 2014.

Mais Sevran est rattrapé par le communautarisme et gangrené par la radicalisation islamique. En 2017, Gilles Kepel lui décerne le titre de « Molenbeek français « . Stéphane Gatignon assiste impuissant à cette montée du religieux : « Aujourd’hui, dans ma ville, tous les lieux de culte sont pleins : les mosquées, mais aussi les églises, et pas seulement évangéliques, les lieux de culte hindouistes, bouddhistes, mais aussi les sectes… Ce n’était pas le cas il y a dix-sept ans. Le religieux redonne un sens face à l’absence de règles et à la précarité, et s’accompagne pour certains d’un fort conservatisme, sur la place des femmes, le rôle de la famille. », constat terrible pour lui que ce retour en force de l’opium du peuple.

Stéphane Gatignon a cru en Emmanuel Macron malgré son libéralisme séduit par la possibilité du renouveau. Il lui apporte publiquement son soutien voyant en lui « l’ambassadeur d’une société ouverte contre celle fermée et repliée sur elle même de l’ethnicisation ». Il s’attire les foudres de ses anciens amis qui lui reprochent un pacte avec le diable ex banquier de chez Rotschild, incarnation du grand capital. Un an après, la désillusion est grande alors il jette l’éponge. Il faut dire que les technocrates macroniens viennent plus de la Rive Gauche que du 93. Il étrille le ministre de la cohésion des territoires Jacques Mézard qui recevant des maires de banlieue « semblait plus intéressé par son chien que par ce que disaient les maires de banlieue devant lui. » Il ajoute « Julien Denormandie est brillant, il veut bosser, mais […] le terrain, il ne sait pas ce que c’est. L’appareil se bureaucratise. »

Stéphane Gatignon a démissionné. Coup de fatigue ou coup de communication. Coup de colère ou coup d’éclat. Reviendra-t’il? Impossible de le dire avec ce fort caractère parfois excessif et habitué des rapports de force. Il n’empêche que la charge est rude et constitue un sérieux mais sans doute utile avertissement pour Emmanuel Macron. Le gouvernement des philosophes prôné par Platon ou plus récemment les gouvernements des experts ont souvent échoué par leur déconnexion avec le terrain. Emmanuel Macron sait lui se confronter à la réalité du terrain. Saura-t’il y entraîner son équipe?