La tragédie de mon boulanger

Mon boulanger fait plaisir à voir. C’est un personnage du quartier. Sa boutique est rutilante et son commerce prospère. Il vient d’agrandir ses locaux qu’il a refait deux fois au cours des quatre dernières années. Ce n’est plus la boulangerie L… mais la Maison L… désormais également salon de thé et dirigée par un Maître Boulanger. Il surfe avec talent sur la pâtisserie revenue à la mode. Son excellente baguette à 1€ est presque devenue un produit accessoire pour lui. Il faut dire qu’il est sympa mon boulanger avec toujours le sourire et qu’il ne compte pas ses heures.

Il a eu une super idée mon boulanger : se spécialiser dans la galette des rois. Pâte feuilletée, beurre, frangipane, beurre, pâte feuilletée, elle assure la galette de mon boulanger. Il a commencé à obtenir des prix (meilleure galette frangipane d’Ile de France en 2014) et aussi à en monter le prix : 25€, 30€… aujourd’hui 40€. Il faut dire qu’il a connu la gloire : fournisseur de la galette de l’Elysée ( à noter que la galette de l’Elysée ne contient pas de fève, le Président de la République ne peut pas être roi). Il exhibait alors fièrement dans sa boutique sa photo en grand habit de boulanger aux côtés de …. François Hollande.

Mais voilà Emmanuel Macron est arrivé et comme il me dit avec un dépit à demi-dissimulé « il a changé beaucoup de choses » et notamment son fournisseur de galette… Il ne s’est pasdémonté mon boulanger. Il a continué à mettre en avant sa prestigieuse livraison. Comme dirait ma fille « la photo avec Hollande ça l’fait plus trop ». Il les a donc enlevées et remplacées par un logo orné de lauriers « Galette de l’Elysée 2016-2017 ». Mais l’enthousiasme est moindre et la batterie de vendeuses recrutées pour l’Epiphanie n’était aujourd’hui pas aussi affairée que les années précédentes. Il doit être un peu triste mon boulanger… quant à moi, j’ai encore le bon goût de frangipane et du beurre dans la bouche. Je pense que je lui en rachèterai une deuxième la semaine prochaine. François Hollande aussi?

Moon Boot

Aujourd’hui tempête de neige. Je ne peux sortir sans mes increvables « Moon Boot ». « Tes chaussures sont bizarres Papa » s’écrie ma fille. « Ce sont les chaussures des astronautes sur la Lune? ». Me voici donc à leur conter l’histoire incroyable de ces chaussures lunaires.

Les bottes originales de Neil Armstrong et Buzz Aldrin ont été laissées sur la Lune. La Moon Boot naît dans un pays de créateurs géniaux mais qui n’a jamais connu d’astronautes. La Moon Boot est le western spaghetti de la chaussure, un concentré de rêve américain « Made in Italy » créée en 1969 par un entrepreneur Giancarlo Zanatta dirigeant de l’entreprise Tecnica.

Le succès est immense dans les années 70/80 pour ces bottes aussi confortables qu’encombrantes : botte unique pied droit pied gauche et système de laçage permettant à un seul modèle de couvrir 3 pointures. Tecnica continue d’ailleurs à innover dans les années 70 contribuant à la création de la chaussure de ski moderne. Le succès de la Moon Boot échappe d’ailleurs à ses créateurs plus ingénieurs passionnés de montagne que créateurs de mode. Il s’en vend plus de 25 millions de paires et la Moon Boot est sélectionnée parmi les 100 objets iconiques du 20ème siècle. Elle tombe ensuite en désuétude remplacée par des bottes à neige plus ergonomique.

Mais à partir de 2010, Moon Boot revient en force surfant sur la mode vintage. Elle subit un véritable lifting avec une forme anatomique plus près du pied. Les marques s’en emparent et la déclinent avec brio : arc en ciel, dorée, recouverte de fourrures. Elle s’invite sur les podium des défilés de mode, Louis Vuitton, Dolce Gabana, Chanel, tout le monde veut sa Moon Boot. On voit ainsi Paris Hilton en porter en pleine ville. La chic station suisse de Villars sur Ollon a même ouvert une très branchée Moon Boot lounge. On a fêté un ironique retour à l’espace avec les magnifiques Moon Boot Star Wars. Elle devient aujourd’hui un véritable concurrent des célèbres Ugg. À quand son arrivée dans les cours des lycées et collèges?

Un passionné a retrouvé le moule des véritables bottes lunaires et les a recréées. La boucle est bouclée : de l’espace à la neige en passant par la mode.

Folie douce ou dure folie des hommes

Grand beau temps, sommets dégagés… Mon Dieu que la montagne est belle… comme dans la chanson. Indescriptible, on retrouve d’ailleurs peu la montagne dans la peinture ou littérature. Le froid vous prend aux joues, le souffle du grand air, le silence. Et soudain boum, boum, boum, un son de musique techno dans le grand cirque blanc. Par un caprice de l’acoustique, le vacarme émis par le restaurant-bar « La Folie Douce » faisait écho sur l’autre versant bien loin des lieux du crime et se mit à gâcher ma pause contemplative.

Intrigué et appâté par le buzz autour de ce lieu, je me suis rendu à la « Folie Douce ». À l’entrée, je me heurte à un groupe d’Anglais bourrés ce qui ne fait que renforcer mes a priori sur cette verrue dans la montagne. L’intérieur est surprenant, bien loin du vulgaire Club en plein air auquel je m’attendais. Le lieu mise sur les codes du luxe branché. Après les stations de ski, il s’est d’ailleurs implanté à Deauville et à Cannes. Le décor est léché, intérieur en bois et tables design. Le lieu est intégralement »brandé » avec logo soigneusement dessiné et boutique complète de produits dérivés. Mais l’essentiel n’est pas là. La Folie Douce c’est un lieu de fête orchestrée de manière professionnelle. Des DJ en tenues improbables harangue la foule qui danse joyeusement. Il faut reconnaître que le show est entraînant et l’ambiance plutôt sympathique.

Soudain le show s’emballe. La vedette de la fête : une bouteille de Champagne millésimée descend sur un câble dans une petite cage en verre ressemblant à un mini-téléphérique sur la musique de Star Wars et atterrit dans le carré VIP. La mise en scène est originale et spectaculaire mais profondément ridicule. La Folie Douce vient de se dévoiler, c’est la dure folie du pognon, du fric. Les riches ont d’ailleurs leur espace à eux où ils peuvent exhiber leurs agapes vis-à-vis de la plèbe.

Le serpent est incorrigible. Quand nous retrouvons un bout du jardin d’Eden, il est toujours là pour nous tenter. Le serpent de la « Folie Douce » nous attire, nous hypnotise. Ce nom « La Folie Douce » est d’ailleurs démoniaquement génial. Il joue avec nous et nous ferait quitter le paradis blanc. Heureusement la faute ici reste légère mais elle est à mes yeux symbolique de notre trahison de la Nature. Alors comme on dit maintenant dans la plus célèbre des prières « ne nous laissez pas entrer en tentation ».

Johnnymania

Je ne me suis pas précipité pour écrire cet article à la mort de Johnny. Je ne voulais pas écrire, sujet trop évident, trop banal, trop commenté. Mais sa musique trotte dans ma tête comme dans celle des français depuis une semaine. Alors je m’y attaque mais je vous préviens, cet article sera mélancolique à l’image de ce terne après-midi d’hiver « quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle. »

Les média nous ont abreuvé de son immense carrière, un voyage à travers la France des cinquante dernières années, de l’émotion en « tubes ». Personne ne pouvait rester indifférent tant sa musique nous a accompagnés. Phrase entendue communément « Jean d’Ormesson a bien fait de mourir la veille sinon personne n’en n’aurait parlé ». Ça a tourné en boucle : les chansons, les concerts et puis la page people avec les femmes de sa vie. Quel client posthume ce Johnny.

J’étais comme tout le monde triste mais pas bouleversé. Pourquoi cette relative indifférence? Tout est dans ce nom « Johnny Hallyday » un nom qui sonne bien, qui claque mais en même temps le produit du marketing de l’époque où il fallait faire américain. C’est un peu l’histoire de Johnny, l’histoire d’un type ordinaire au talent scénique extraordinaire. Johnny a passé sa vie à se faire exploiter par son entourage. Il a cultivé avec excès les stéréotypes du macho viril : des motos aux faciles conquêtes féminines à gogo. On disait que la somme de son âge et celui de sa compagne était une constante. L’alcool, la drogue, il a tout essayé sans modération y compris face à son public. Dans les années 90, on a fini par se moquer avec la fameuse boîte à coucous des Guignols. Les hommages unanimes oublient ces railleries. Dans les années 2000, le mythe a triomphé.

Johnny c’est l’histoire d’un type ordinaire au talent scénique extraordinaire, une bête de scène au sens propre. Alors comment gérer ce grand écart entre le génie de l’interprète et la banalité de l’homme. C’est tout le drame de Johnny, c’est aussi ce qui a fait sa popularité. C’est ce qui fait ma mélancolie du jour.

Yannick 25 ans après

1983 Roland Garros, 1991 Lyon, 2017 Lille. Le temps a fait son œuvre. Le lion a vieilli . Il a perdu son emblématique crinière en dreadlock remplacée pour de tristes cheveux courts grisonnants. Il arbore même d’étranges lunettes rondes qui lui donnent un air mystérieux loin du sex symbol rayonnant de mon enfance.

Après une brillante carrière de chanteur qui l’a conduit aux sommets de la popularité, Yannick a choisi de revenir sur le banc. D’un violent coup de pattes, il a écarté le lionceau Arnaud Clément pour reprendre la place, sa place comme s’il ne l’avait jamais quittée. Il s’était éloigné du tennis mais le démon de la compétition l’a repris avec une seule ambition la gagne. Je me réjouissais de revoir le gourou énergisant, l’homme qui avait fait gagner la France avec des joueurs moyens par sa présence transcendante. J’avais des frissons à l’idée de le revoir accroupi sur le banc dégageant ce halo extraordinaire d’énergie. Mais le lion a vieilli. Il porte les stigmates de la vie. Après l’enthousiasme du premier match avec un génial déplacement aux Antilles, on l’a vu plus sévère et angoissé sur le banc. Il n’a pu éviter la défaite et les blessures de se joueurs.

Le lion est moins fringant mais déteste toujours autant perdre. La vie l’a endurci. Il est moins rayonnant, moins sympathique. Il n’arrive plus à dissimuler son côté tueur derrière son charme. Mais il a tout compris à son époque. Il joue avec les média pour mettre la pression sur les joueurs, le public, la fédération. Il s’est bien rendu compte que ses joueurs sont désormais des hyper-professionnels bien mieux préparés physiquement et mentalement qu’à son époque. Les transcender passe par un accompagnement plus subtil. Il sait qu’il peut y aller plus fort pour les pousser dans leurs retranchements. Il n’a pas hésité à écarter Monfils qui refusait cette exigence, Il a diversifié son registre de coach acceptant de se mettre en retrait à la demande d’un Tsonga en quête de concentration plus que d’énergie. Pendant le double aujourd’hui, il a ressorti la machine à énergie mais brièvement au bon moment et ça a marché. On a pu voir quand il sert les poings qu’il demeure un véritable athlète.

Le vieux lion est moins enthousiasmant mais nous sommes en finale. Alors moi je prends les paris. Demain nous allons gagner. Dans la joie de la victoire, on retrouvera l’espace d’un instant l’homme de Saga Africa. Le vieux lion aura gagné son pari. Mais là c’est le supporter qui parle. Alors à demain.

Dernière minute, on a gagné. Yannick est en pleurs et moi aussi j’ai les larmes aux yeux…. Bravo au vieux lion!!!!!!

Teddy 2024

Magnifique interview de Teddy Riner dans le Monde « Mon corps est usé, j’ai sept ans à tenir. »

http://www.lemonde.fr/judo/article/2017/11/19/teddy-riner-mon-corps-est-use-j-ai-sept-ans-a-tenir_5217142_1556020.html

Teddy fait partie de ces quelques très grands champions planétaires. Il y a Usain Bolt l’homme le plus rapide du monde, Federer le plus grand joueur de tennis de tous les temps. Du haut de ses 2.03m et 140kg, Teddy est lui l’homme le plus fort du monde, une sorte d’Hercule des temps modernes. Vous vous rendez compte l’homme le plus fort du monde, celui que tous les mâles testoronnés veulent vaincre et qui reste debout invaincu depuis 7 ans.

Teddy a tout gagné : double champion olympique, 10 titres de champion du monde. Alors aujourd’hui qu’est-ce qui le fait encore avancer? Évidente question pour le commun des mortels bien incapable de supporter les cadences d’entrainement du sportif de haut niveau. Borg n’arrivait plus à répondre à cette question. Il a arrêté et ne s’en est jamais vraiment remis. La journaliste l’aborde par plusieurs angles dans interview que je vous propose de découvrir.

« Quel plaisir vous procure le judo ?

Ce sport est stratégique. C’est se servir de sa tête pour faire tomber l’adversaire. Je ne regarde pas les combats des autres, j’ai un judo polyvalent qui me permet de répondre à chaque judo, de m’adapter. En France, on pense qu’il faut juste être le plus lourd, le plus grand, le plus fort. Qu’à cause de ça, je n’ai plus d’adversaire en face. C’est faux. Je ne suis jamais sûr de gagner. Sinon, ça ne m’intéresserait pas, je ficherais le camp.

Aux Mondiaux de Marrakech, vous étiez soutenu par un « clan Riner » fort de 70 personnes. Cela compte tant que ça pour vous ? Depuis mes compétitions en cadets, ils ne m’ont jamais lâché. Il n’y a jamais eu moins de cinq personnes. Alors dans ma tête, je n’ai pas le droit de perdre. Les entendre m’encourager, c’est un second souffle.

Quel condensé fantastique d’humanité dans ces quelques lignes! Une incroyable soif de victoire jamais rassasiée, une géniale obsession de toujours faire tomber l’adversaire, une remise en cause à chaque combat, un défi du corps et de l’esprit et le supplément d’énergie qui le fait gagner venant des autres. Une belle et simple leçon de vie. La fin de l’interview est encore plus forte et m’a profondément ému.

Désormais, vous visez les Jeux Olympiques de Tokyo, en 2020. Ceux de Paris, en 2024, ne sont-ils pas trop lointains ?

Les JO 2024, c’est mon but. Là, il n’y aura pas 75 membres de ma famille à donner de la voix, mais 400. Ça va être un truc de fou. Les JO, c’est un moment unique de partage, de joie, de fête. Les jeunes ont sept ans pour se préparer . Moi, sept ans à tenir. Je vais me ménager, faire attention à ma santé, changer d’entraînement, aller chercher des sparring partners à l’étranger, limiter les compétitions. Il va falloir être très intelligent dans la programmation.

Je dois économiser mon corps. Après plus de dix ans sur la scène internationale, il est déjà pas mal usé. Je n’ai plus beaucoup de cartilage, j’ai de l’arthrose dans les épaules et les genoux. On m’injecte un gel contenant de l’acide hyaluronique pour que je sente moins de douleurs, que je « couine » moins… Le sport de haut niveau, c’est ça. Des efforts intenses répétés quotidiennement. Je vais avoir de plus en plus mal, j’essaie de ne pas y penser. La souffrance, c’est le prix à payer. On est un peu masochistes. Si Dieu le veut, je serai là en 2024. Mais je ne fais pas de plans sur la comète. A un moment, le corps, la tête diront qu’ils ne veulent plus. Il faudra tourner la page.

Cette folle projection sur un événement d’une journée qui aura lieu dans 7 ans, une minuscule journée qui va dicter chaque jour de vie pendant 7 ans. Cette anticipation de la souffrance intégrée comme une nécessité. Il sait ce qu’il va vivre. Il connaît le prix de la victoire et l’accepte. Teddy sait sans doute qu’il connaîtra la défaite pendant ses 7 ans mais il n’en parle pas, ne veut même pas y penser. C’est inacceptable. Il s’en remet à Dieu, le colosse demeure un simple mortel dépendant de la finitude de sa carcasse. Il aborde ce septennat avec sagesse et lucidité. Le destin décidera ou non de lui laisser sa chance. Moi je prends le pari, s’il arrive en forme sur le tatami en 2024, personne ne le fera tomber.

Petit plaisir narcissique des réseaux sociaux

Je n’ai longtemps vu aucun intérêt aux réseaux sociaux. Je n’ai pas de compte Facebook. Je n’en ai jamais ressenti ni le besoin, ni l’envie. J’ai vécu son émergence comme une étrangeté. Je n’aime pas beaucoup Twitter où je ne suis guère surpris que l’invective l’emporte sur le plaisir du bon mot. J’aurais pu m’y amuser mais je n’ai pas pris le train au départ. Quant à Instagram, j’écoutais jusqu’à présent avec une certaine distance les comparaisons entre ma fille et ses amies sur leur nombre de « followers ».

Je suis depuis longtemps sur le réseau professionnel LinkedIn. Je m’y suis mis récemment à y écrire quelques posts avec des objectifs pragmatiques et terre à terre : faire connaître des initiatives clé de mon entreprise, les valoriser à travers mon réseau et auprès de nos clients et puis au passage un peu de « personal branding » ne fait pas de mal. Je suis un converti tardif aux réseaux sociaux. Ce qui suit semblera sans doute banal aux aficionados de Facebook de la première heure mais je n’ai jamais entendu personne en parler ouvertement.  

J’ai d’abord découvert qu’un post atteint sans trop de difficultés plusieurs milliers de vues. Je me suis donc pris au jeu. J’ai commencé à compter avec gourmandise les « Likes » comme autant de « on t’aime ». J’ai éprouvé des frissons à chaque franchissement d’un nouveau millier de vues. Je me suis mis à regarder compulsivement plusieurs fois par jour l’évolution du nombre de vues d’un post :  plus 200 vues la dernière heure yes!!!!!

J’avais écouté avec un léger mépris Bernard Pivot se féliciter de ses 700.000 followers sur Twitter. J’y avais vu l’orgueil d’une vieille célébrité qui s’accroche un peu tristement à une gloire passée. Je comprends mieux sa fierté. Les concepteurs des réseaux sociaux ont bien compris les faiblesses de l’être humain, notre besoin infini de reconnaissance pour échapper à notre finitude et ont su l’exploiter. Cela me rappelle ce vieux refrain «  À Cash City, tout le monde veut que tout le monde l’aime mais personne n’aime tout le monde, tout le monde veut que tout le monde l’aime mais personne, personne n’aime tout le monde…. ». 

Je serai désormais généreux en « Like ».